05L’imprimante arrive

Les développeurs, premiers moines copistes

Avant l’imprimerie, copier un livre était un métier. Dans le silence des monastères, des moines copistes passaient leur vie à reproduire des textes à la main, lettre après lettre, une page par jour les bons jours. C’était un savoir-faire rare, respecté, et bien payé pour l’époque. Puis Gutenberg a posé sa presse, vers 1450, et en une génération ce métier a disparu.

Mais regardez bien ce qui s’est passé. Le copiste n’a pas été effacé du monde. Il s’est déplacé. Ceux qui ont compris l’imprimerie sont devenus imprimeurs, éditeurs, correcteurs. Ceux qui se sont accrochés à leur plume sont devenus des reliques. Le savoir n’a pas disparu, il a changé de geste.

Aujourd’hui, le premier scriptorium à recevoir sa presse, c’est le développement informatique.

L’imprimante à code est déjà là

Le patron d’Anthropic l’a annoncé sans détour : l’IA va bientôt écrire la grande majorité du code. Et de fait, les agents d’IA ne se contentent plus de compléter une ligne. Ils ouvrent un projet, écrivent une fonctionnalité entière, la testent, la corrigent, et la livrent. La main qui tenait la plume tient désormais autre chose.

Et ce n’est déjà plus une prédiction. En mai 2026, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le patron de Mistral, Arthur Mensch, a dit quelque chose de vertigineux : chez lui, les ingénieurs n’écrivent plus de lignes de code. Le développeur n’est plus l’artisan qui écrit, il est devenu un manager qui dirige des agents. Retenez la date, parce qu’elle compte dans un domaine où tout va vite : cette bascule n’est pas annoncée pour demain, elle est déjà derrière nous. Nous reviendrons sur cette audition, elle dit bien plus encore, mais gardons pour l’instant cette seule phrase.

Partout, on en tire la même conclusion funèbre : le métier de développeur est condamné. Et partout, on se trompe, exactement comme on se serait trompé en 1450 en annonçant la fin de l’écrit.

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Chez Mistral, les ingénieurs n’écrivent plus de lignes de code (Arthur Mensch, mai 2026).

150 000 lignes

De code généré par IA avant qu’un développeur senior ne bute sur le mur.

9 projets · 6 semaines

Ce que j’ai mené de front, en apprenant les mains dedans, pas en formation.

Les développeurs sont, pour l’instant, les grands gagnants

C’est le paradoxe que peu osent formuler. Les développeurs sont les premiers touchés, et en même temps les premiers gagnants. Pour une raison économique très simple : ils sont le seul métier dont le gain de productivité se mesure immédiatement en argent.

Le codeur senior Simon, dans une vidéo récente, le dit avec la même image que j’emploie ici, celle de Gutenberg. Sa thèse rejoint la mienne : maîtriser l’IA en 2026 est le levier le plus puissant pour accélérer une carrière de développeur, pas la condamner. Le métier ne meurt pas, il monte d’un cran. Il passe de l’écriture à la supervision, de l’exécution à l’intention. Le copiste devient imprimeur. C’est très exactement ce que décrit Mensch quand il dit que ses ingénieurs sont devenus des managers d’agents : pas la fin du métier, son déplacement vers le haut.

Mais cette montée n’a rien d’automatique, et c’est là que je veux être honnête avec vous.

Le revers, raconté par ceux qui s’y sont brûlés

Un développeur senior a raconté publiquement son désenchantement, après cent cinquante mille lignes de code généré par IA, avec les outils d’avant la bascule de fin 2025, celle de Gemini 3, Claude Opus 4.7 et GPT-5.5. Au début, l’ivresse : il livrait en une semaine ce qu’une équipe produisait en un mois. Puis le mur. Sur une vraie fonctionnalité en production, l’IA s’est mise à tourner en boucle, à modifier sept fichiers au hasard, à empiler les bugs. Sa conclusion : l’outil ne raisonne pas vraiment, et il faut relire chaque ligne avant de l’accepter.

Depuis, les modèles ont franchi un cap, et une partie de ces limites a reculé. Mais ne vous trompez pas de leçon. Ce qui restait vrai hier le reste aujourd’hui : l’outil amplifie, il ne décide pas. Plus il devient puissant, plus la question se déplace vers celui qui le pilote.

Les deux récits ne se contredisent pas. Ils décrivent les deux destins possibles du même métier. Celui qui apprend à conduire la presse imprime des milliers de pages. Celui qui croit que la presse pense à sa place produit des milliers de pages fausses.

L’imprimante amplifie. Elle amplifie le talent comme l’erreur.

Pourquoi ce chapitre vous concerne, même si vous ne codez pas

Vous vous dites peut-être que tout ça est une affaire d’informaticiens. C’est une erreur, et c’est tout l’objet des chapitres qui suivent.

Si les développeurs sont touchés en premier, ce n’est pas parce qu’ils sont les plus fragiles. C’est parce qu’ils sont les mieux placés : leur travail est le plus facile à convertir en machine, et le plus facile à mesurer en valeur. Ils sont le cas particulier qui annonce une loi générale. Car ce qui se passe avec le code, la transformation d’un travail humain en quelque chose que la machine produit pour quelques euros de calcul, ne va pas s’arrêter au code.

Et surtout, ne cherchez pas une formation

Voici la vraie question. Comment les développeurs qui s’en sortent sont-ils devenus bons à ce jeu ? Pas en s’inscrivant à une formation. En mettant les mains dedans.

Et c’est là que je veux vous prévenir, vous les RH, parce que cette vague arrivera sur vos métiers, et je connais déjà votre premier réflexe. Quand vous voyez que les choses bougent, vous cherchez une formation. C’est le réflexe de toute une vie professionnelle. Cette fois, il ne suffira pas.

Faites le calcul. Le temps qu’un organisme conçoive un programme, qu’il le fasse valider, que des formateurs deviennent eux-mêmes assez bons pour l’enseigner, le contenu est déjà mille fois dépassé. Le sujet bouge plus vite qu’aucun programme ne peut être écrit. Vous apprendriez l’état de l’art d’il y a un an, présenté comme une nouveauté.

Je le sais parce que je le vis. En six semaines, j’ai mené neuf projets de front. Un site capable de scraper en temps réel des données sur plusieurs sources pour informer ma communauté. La refonte totale de trois sites, celui de mon activité, celui de ma formation, celui d’un outil que je co-anime. La mise en place d’un ERP pour gérer tout l’administratif et les ventes de mes sites. La refonte complète d’un site e-commerce, en cours. Le site terminé pour l’activité d’une amie. Un écosystème complet pour gérer les repas et les courses à la maison. Et ce guide. Sans parler d’outils pour les recruteurs et les RH, eux aussi en chantier. Je ne vous demande pas de me croire sur parole, allez vous promener sur mes sites et jugez le résultat.

Et ce que je fais sur le dernier n’a plus rien à voir avec le premier, alors qu’il s’est écoulé six semaines, pas six ans. J’ai appris en faisant : en comprenant comment marchent les capacités d’un outil, en testant sans relâche, en faisant s’affronter les IA entre elles pour voir laquelle comprend le mieux. Si je devais figer tout ça dans une formation aujourd’hui, ce serait impossible. Elle serait périmée avant d’être finie.

Ce qui marche, c’est l’inverse d’une formation. Détacher du temps. Prendre un vrai projet à bras le corps. Identifier un problème concret et tenter de le résoudre. Dans un bac à sable sécurisé, pour ne rien casser de vital, mais essayer pour de bon. Accepter que ça ne marche pas maintenant, chercher pourquoi, et voir que ça marche cinq minutes plus tard. Tout est affaire d’itération. On ne reçoit pas la recette, on la trouve.

Je peux coacher, mentorer, pousser quelqu’un qui est déjà dans le cambouis, lui dire as-tu vu ceci, as-tu essayé cela. Mais expliquer depuis zéro tout le faisable à des gens qui réclament une recette finale sans jamais vouloir itérer, ça, personne ne le peut. Parce que ça n’existe pas.

C’est exactement ce que nous verrons plus loin. Le prochain scriptorium à recevoir sa presse, après les développeurs, ce sera peut-être le vôtre. Et le jour où il le sera, ne cherchez pas une formation. Mettez les mains dedans.

Sources
  1. Mai 2026Codeur senior Simon, chaîne YouTube Codeur Senior, vidéo du 28 mai 2026, sponsor TestSprite (analogie Gutenberg, les agents IA comme imprimantes à code, les développeurs grands gagnants de l’IA, maîtriser l’IA comme levier de carrière senior): youtube.com
  2. 2025theSeniorDev, Why I Stopped Using AI as a Senior Developer After 150,000 Lines of AI-Generated Code (ivresse initiale puis limites, boucles, bugs en production, nécessité de relire chaque ligne): theseniordev.com
  3. 2025Sur la part du code écrite par l’IA et la trajectoire vers la quasi-totalité: déclarations publiques des dirigeants de Microsoft, Google et Anthropic, largement rapportées. À recouper avec une source primaire récente au moment de la publication, les chiffres évoluant vite.
  4. Mai 2026Arthur Mensch (Mistral), audition du 12 mai 2026 à l’Assemblée nationale: les ingénieurs n’écrivent plus de lignes de code, le développeur devient un manager d’agents, gain de productivité doublé en six mois, certains métiers disparaissent presque, déplacement de la valeur du travail vers le capital. LCP (lcp.fr), Contrepoints (contrepoints.org).
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